Bonjour,
Je suis actuellement en train de lire un article de Paul Veyne intitulé La Famille et l'amour sous le haut empire romain paru dans la revue des Annales ESC de l'année 1978.
Si je viens vous parler de cet article, c'est que P. Veyne, dedans nous dresse une explication des rapports sociaux qui régissent nos sociétés au niveau des rapports de pouvoir.
Spike parle souvent des rapports de pouvoirs dans ses articles, et c'est pour cette même raison que j'en viens à vous parler de cet article. Parce qu'il est question de la place des hommes dans la société, et dans leur(s) couple(s) ; ce qui devrait en intéresser quelque uns je l'espère.
"Entre l'époque de Cicéron et le siècle des Antonins, il s'est passé un grand événement ignoré : une métamorphose des relations sexuelles et conjugales ; au sortir de cette métamorphose, la morale sexuelle païenne se retrouve identique à la future morale chrétienne du mariage. Or cette transformation s'est faite indépendamment de toute influence chrétienne. [...]
Dès le second siècle avant notre ère, la famille est nucléaire : les nouveaux mariés n'habitent pas chez leur chef de clan. La famille patriarcale selon Le Play n'existe pas plus dans la Rome historique que sous notre Ancien Régime. On a mêlé trois problèmes : la taille de la famille (elle est nucléaire), les structures de droits (l'autorité du père peut s'exercer sur des enfants ou petits enfants qui n'habitent pas chez lui), et la place du chef de famille dans la société globale. [...]
Tant que son père était vivant, un Romain, fût-il sexagénaire, fût-il sénateur, n'était qu'un mineur, qui ne pouvait même pas faire l'acte juridique le plus simple sans l'aveu de son père. Or la moitié des enfants étaient orphelins de père avant 20 ans environ. D'où une énorme inégalité du sort : une moitié des hommes étaient chefs de famille à vingt ans, d'autres étaient mineurs qui était deux fois plus vieux.[...]
Le fait décisif, pour l'évolution de la famille, est, non pas le pouvoir du père à l'intérieur de la famille, mais au contraire son pouvoir dans la société globale. [...] Or c'est cela (à travers une médiation inattendue comme on verra) qui a entrainé une totale transformation conjugale et sexuelle durant les deux premiers siècles de notre ère : on est passé d'une sexualité aussi exotique à nos yeux, par exemple, celle de l'ancien Japon, à une sexualité et une conjugalité qui étaient encore les nôtres à une date toute récente. Cette mutation - on ne saurait trop y insister - est antérieur au christianisme et ne lui doit rien. [...]
Un chef de clan à plus d'audace, d'autorité de capacité d'auto-affirmation, qu'un noble, serviteur de son prince, qui doit faire des sourires à ses pairs. Le premier sabre sans remords sa femme, ses servantes et ses pages, petits ou grand ; le second, n'ayant pas d'ordre à donner à l'extérieur, dans la société globale, n'a pas non plus la force d'en donner à lui-même : il faut qu'il s'invente une morale conjugale et sexuelle, afin que la discipline lui vienne de nouveau de l'extérieur et qu'il ne soit pas en proie à une autonomie qui lui fait peur.[...]
La respectabilité ne sert pas à donner l'exemple au prolétariat, de telle sorte qu'il travaille au lieu de faire l'amour. Elle ne sert pas non plus rationnellement à aider le fonctionnaire à faire carrière : elle est une réaction psychologique à la condition sociale ; elle n'a rien de stratégique. N'ayant plus d'autorité garantie par les valeurs de la société globale, le haut fonctionnaire devient timide : il se cherche une loi morale, et il n'ose plus donner d'ordre à sa femme : alors il invente le mythe de l'amour conjugal, afin qu'on lui obéisse pas amour, sans qu'il ait à commander. On ne peut être un chef dans sa propre famille lorsqu'on n'est pas son propre maître dans la société globale. [...]
On ne peut puiser nulle part, dans la société, l'audace légitimement reconnue de vivre à sa guise. [...]
La morale sexuelle dite chrétienne se retrouve chez les bourgeois du XIX° siècle et chez les nobles fonctionnaires du temps des Antonins, qui en sont les véritables inventeurs. [...] Dans la condition opprimée qui est la leur, ils entreprenaient de se refaire une dignité en se réprimant eux-mêmes ; cette réaction populaire, qui aboutit au conservatisme plébéien, est la principale raison de la répression sexuelle à travers les siècles. La répression est autorépression ; car la victime n'est pas purement passive. [...]"
Cf : Paul Veyne, La Famille et l'amour sous le Haut-Empire romain dans Annales ESC, 1978, pp 35-63.
