Les hommes ont le blues après avoir éjaculé, moi c'est après avoir embrassé. Deux ou trois baisers seulement dans ma vie m'ont fait fermer les yeux, tous les autres me donnaient l'impression de faire des contorsions avec des gymnastes de la langue. J’invoquais donc le prétexte habituel pour me lever de la grande table à nappe blanche où nous avions dîné de buffet et de rosé, pour m’approcher de la foule et de la musique (groovy à souhait, d’ailleurs, je n’en revenais pas, ça existe donc toujours, des DJs comme ça). Quand un visage m’apparut familier.
C’était Marianne, ou Marie, enfin je ne sais plus bien comment elle s’appelle mais pendant des mois au boulot j’avais fantasmé sur ses chemises à bouton subtilement dégrafés (merci les buildings en verre) sans jamais pouvoir l’aborder de front, protégée qu’elle était par sa cour d’ informaticiens binoclards, de warpigs et de managers idiots. Comme on ne m’arrête pas comme ça, je l’avais néanmoins abordée dehors pendant sa pause clope (la conne fume une clope toutes les heures, il suffit de trouver où, et quand), avec l’amorce des boutons de chemise
Pourquoi tous les hommes ferment-ils le dernier bouton de leur chemise au boulot ? Pour avoir une tête en forme d’ampoule ?
J’avais eu une réponse, bien sûr, un sourire, évidemment, mais impossible de la faire sortir de sa frame professionnelle, j’avais l’impression de parler à une secrétaire zélée et compréhensive, mais rattachée à son patron comme une chaîne à un boulet.
Hé bien samedi dernier, quand je lui ai dit bonjour, c’était le jour et la nuit. Sourire jusqu’aux oreilles (signe d'intérêt 1), elle se souvenait parfaitement de tout ce qu’on s’était dit il y a plusieurs mois (signe d'intérêt 2), elle me touchait le bras à chaque phrase (signe d'intérêt 3), et c’est moi qui ai dû lui rappeler que ses copines allaient lui faire la gueule si elle se faisait kidnapper comme ça aussi facilement par un inconnu. Pourtant, j’étais le même que la première fois au boulot. J’étais même plus fatigué, et moins audible. Et puis j’étais en tongs.
Dans le taxi du retour (qui m’a escroqué, comme d’habitude), je pensais à cet interrupteur journée / soirée qu’ont la plupart des filles. Vous pensez avoir merdé votre pick-up, vous pensez avoir une chemise de daube, un morceau de salade coincé entre les dents ou une voix de castra en mue, et en réalité c’est juste que vous ne l’avez pas rencontrée au bon moment. Samedi dernier, vers les 1h du matin, Marianne (ou Marie, ou je sais pas quoi), Marianne, donc, avec sa robe noire à fleurs blanches vue dans les magazines, ses talons pas trop fins pour ne pas glisser dans l’herbe, son sac à main qu’elle serrait comme un morceau de viande fraîche pendant la guerre, Marianne était prenable par tout le monde qui avait le minimum de Game, c'est-à-dire à peu près par n’importe qui. Sur ce constat, je suis parti. Dans mon lit, en regardant pour m'endormir quelques chroniques cuisine de François Simon, j'ai bu à 4 heures du matin un grand bol de thé chaud et sucré, la première fille de la soirée m'avait irrité avec sa langue rapeuse et musclée comme celle d'un boeuf.
Ne fonctionnez pas en binaire, comme les filles, et la plupart des gens. Secouez, l'eau et huile, par pitié.

