Chapitre 2
Comment s’habiller ? Ce sera ma tenue fétiche de cet été : veste bleue Azzaro à rayures tennis, chemise Zara blanche cintrée, Levis 504 et chaussures NoBrand postmodernes (des Richelieu pointues avec deux scratchs…). Il me semble que c’est un bon compromis, en tout cas je m’y sens bien.
Il ne pleut pas finalement. Tant mieux on pourra se balader dans le Marais pour commencer. J’avais prévu initialement de l’emmener prendre un café à l’intérieur de la MEP en cas de mauvaises conditions meteo.
16h, je suis en retard, j’envoie un SMS pour dire que j’aurai dix minutes de retard. J’en aurai quinze.
La demoiselle attend, lunettes stylées sur le visage, le nez dans un livre, une poche fnac à la main. Excellente nouvelle : elle est plus jolie encore que sa photo, ce que j’avais cru deviner. Un petit haut classique, un jean taille basse et des chaussures à bout pointu de working girl. L’ensemble est cohérent, volontaire et féminin. Cela me plaît.
Je lui propose donc une promenade dans le quartier, qu’elle ne connaît pas bien, pour faire l’expo en fin de journée. Elle accepte volontiers, avec un grand sourire. On rit de la situation, car on ne connaît rien l’un de l’autre ou presque, mais le contact se passe très bien. On parle de nos quartiers respectifs, de notre connaissance de Paris et de ses richesses.
On se perd dans les petites rues du Marais, la conversation est légère, les sourires nombreux. Je prends bien soin de me rapprocher d’elle puis de m’éloigner en m’intéressant à une vitrine de déco, ou de mode. En passant devant Sandro, je teste sa connaissance des marques de working girls branchées parisiennes. Elle ne connaît pas, ce qui n’est pas un mauvais signe pour moi.
Je la conduis rue des Barres, un petit coin de paradis provincial dans Paris. Cela me fait penser à Avignon quand j’y vais, avec les terrasses, l’Eglise, le calme… On s’installe prendre un thé au soleil, un chai pour moi, un thé de Chine pour elle. La conversation s’anime, autour de son job, puis du mien. Nous avons des points communs – un bon sociologue dirait que de toutes façons le hasard n’existe pas… - sur le plan professionnel. Cela pourrait devenir vite ennuyeux, je lance donc quelques plaisanteries, plutôt moyennes. Elle éclate de rire, à chaque fois, de plus en plus fort. L’signe d'intérêt me paraît cette fois bien solide, et j’ai un sentiment presque étrange : la quasi-certitude que l’affaire est dans la poche, si j’ose dire, à condition de ne pas brûler les étapes. C’est un mélange de confiance, d’excitation car l’issue n’est jamais sûre et d’intense satisfaction qui monte en moi.
Cela fait une heure que nous sommes ensemble. Confiance réciproque, confort et validation sont désormais ancrées. Passons à l’épreuve de la visite d’expo. Il s’agit de photographies, dans un lieu exceptionnel, un hôtel XVIIIème superbement aménagé. J’y ai amené bon nombre de mes dates ces six derniers mois, et cela marche à chaque fois. On ne devait voir que l’expo Voyages en Italie, mon projet initial, notamment pour des photos de Martin Parr, grand photographe britannique très ironique sur la société des loisirs. Finalement, on arpente les lieux de haut en bas, on visite le café, on se retrouve seuls au sous-sol, à se frôler…
Dans une des salles, une installation en trompe-l’œil est assez amusante. Au lieu d’essayer d’attirer ma cible, j’opene un couple de visiteurs, et nous discutons tous les trois. Un peu de social proof, une démonstration de socialisation fluide. Le principal est que j’y prends beaucoup de plaisir. D’autant que la miss me rejoint aussitôt pour voir ce que je fais, l’air amusé et le sourire aux lèvres. Je m’éclipse alors pour revoir les photos de Parr et remonte un étage, laissant la miss seule dix minutes. Elle m’attend sagement après avoir fait un tour elle aussi. Visiter une expo, cela ne signifie pas que l’on doive rester collés l’un à l’autre, même s’il ne faut pas exagérer non plus… Une visite de musée à deux, c’est déjà une mise à l’épreuve de la tension entre individualisme et fusion, entre push et pull. Ce n’est donc pas une expérience anodine du point de vue de la séduction, loin de là.
D’ailleurs, en sortant de la MEP, la miss me raconte que l’un de ses derniers rendez-vous s’est très mal passé. Petit récit instructif : le garçon l’invite au Grand Palais, à une expo sur l’Egypte. Dès le début, il la noie sous ses commentaires érudits (démonstration de valeur maladroit et lourd, limite autiste) ; puis il la sème à plusieurs reprises, sans lui parler, sauf pour lui « expliquer » ceci et cela. Elle se sent de plus en plus mal à l’aise, d’autant que le garçon ne semble pas très à l’aise socialement. Il fait froid, c’est l’hiver, elle a les pieds gelés. Bilan : au bout d’une heure de cette torture, elle plante l’AFC dans son Grand Palais. Sic.
Son histoire me fait beaucoup rire. Je lui raconte ma dernière date ratée : sur Meetic, je devais rencontrer une fille embrassée à la suite d’un chat. Jusque-là rien d’étrange. Sauf que la nana numclosée est brune aux yeux marrons, et celle qui se pointe… blonde aux yeux bleus ! Elle m’explique aussitôt qu’elle a utilisé le pseudo d’une copine. Plus jolie que la première, je me dis que j’y gagne au change ! Mais la situation est trop bizarre, je déteste qu’on se paie ma tête de cette manière. La fille m’a harcelé par sms pendant dix jours...
Nous marchons rue du roi de Sicile. J’ai un plan en tête : un verre, puis un restau corse que j’aime bcp. Je propose donc de prolonger par un verre. Inutile d’insister… Nous voilà à la recherche d’une terrasse. Je lui fais remarquer plusieurs personnes intéressantes ou étranges sur le chemin. Les gens sont assez peu observateurs en réalité, et ce petit jeu est amusant. On peut essayer par exemple de deviner la profession ou la catégorie sociale d’un individu à sa façon de s’habiller, sa posture et sa démarche – Bourdieu appelle ça son hexis corporel, manifestation de son habitus : cela révèle beaucoup de choses. Un anthropologue américain, Lloyd Warner, emmenait ses étudiants faire ça dans les rues de Chicago : déterminer la classe sociale d’une passante rien qu’à ses chaussures… Cela ne marche pas à tous les coups, mais cela permet d’exercer son œil sociologique. La miss apprécie l’exercice et ne voit pas le temps passer.
Une terrasse, avec du monde. Je veux commander un Perrier mais la miss me reprend : non non, on prend l’apéro ! L’alcool étant associé à la fête et à l’intimité, l’signe d'intérêt est assez évident. Ce sera un Kir. J’en profite pour demander si c’est du Bourgogne aligoté, et lance une conversation sur le vin, la bonne chère, la gastronomie. Puis, elle remarque ma bague. Je plaisante lourdement dessus, en disant que c’est mon côté démoniaque et rock’n roll, alors que j’ai une allure calme et classique. S’ensuit une routine sur le fouet pour me faire pardonner mes péchés, etc etc. Précisons que la miss a travaillé, à l’université, sur des questions religieuses, sans l’être du tout pour autant – loin de là – et c’est devenu un gimmick de la soirée. La sexualisation progresse et je m’amuse beaucoup. Love this fuckin’ game !
Arrive l’heure du dîner.
Elle : Mais on a passé toute la journée ensemble. C’est incroyable !
Moi : Et en plus on va dîner ensemble dans un superbe restau corse. Tu connais cette gastronomie ?
Elle : Non. Pourquoi pas ? D’accord !
Le problème, c’est que nous sommes en plein été à Paris. Et malgré le mauvais temps, il y a du monde partout, et les bons restaus sont pris d’assaut, réservés depuis longtemps. Là se produit un truc incroyable, qui confirme que tout peut s’enchaîner facilement lorsqu’on a le niveau d’énergie suffisant. On arrive au restau, et devant nous, quatre touristes nordiques, deux jolie blondes, deux jolis blonds, demandent une table. Impossible sans réservation, leur explique le serveur. Je vois cpdt une table de 4 libre près du comptoir… Les touristes s’en vont dépités.
Je m’avance, grand sourire, très amène, le mojo au max, et m’adresse au même serveur : « nous, nous sommes deux, et j’adore cet endroit ». « Attendez, je vois ce que je peux faire », m’entends-je dire, avec une tape sur l’épaule.
Vingt secondes plus tard : « Suivez-moi ». Et nous nous installons à la fameuse table de quatre, qui sera comblée dix minutes plus tard. La miss me regarde longuement sans rien dire.
Un repas fabuleux, des confidences plus intimes facilitées par le patrimonio. Je déroule pendant le repas ma routine « Le guépard ». J’adore Visconti, et la Sicile, j’en parle facilement. Je raconte l’histoire du Guépard à la Miss, et lui parle notamment le personnage de Concetta, qui renonce à l’amour parce que Tancrède lui a préféré Angélique. Elle repousse même les avance du comte Cavriaghi (joué par Terence Hill d’ailleurs dans l’adaptation de Visconti) car « une fois qu’on a goûté au Marsala, les autres hommes ont le goût de l’eau ». La parfaite incarnation du one-itise, et de ses conséquences pour un ( e ) AFC autrement dit ! La miss finit par réaliser, après que je lui ai longuement parlé de la Sicile : « mais tu m’as emmenée rue du roi de Sicile ! ». Et oui !
Petite remarque sur le contact physique : à la fin du repas, j’avance mes mains vers le siennes, mais en prenant bien soin de ne pas les toucher. Elle non plus. La miss m’a avoué que la tension était devenue pour elle très forte : elle avait très envie de prendre ma main mais s’est retenue de toutes ses forces ; elle avait très envie que je la lui prenne, mais en même temps non surtout pas ! Bref, il s’agissait bien de faire monter la tension sexuelle, mais surtout de ne rien tenter.
Il est désormais 23 heures. Il ne pleut toujours pas et l’on déambule dans les rues. Passe un camion ramasse-Vélib. On en a évidemment parlé…
Moi : Tu vois, c’est ça le Père Noël des bobos. Il vient remplir les bornes vides de Vélib’ pendant la nuit pour que les bobos en aient tout plein le matin à leur réveil…
Elle : A ton âge, tu crois encore au Père Noël ?...
Moi : Non, je n’y crois plus depuis l’âge de 4 ans. C’est une fille de la maternelle qui a vendu la mèche. D’ailleurs, tu lui ressembles beaucoup, c’est tout de suite ce que j’ai pensé quand je t’ai vue : cette fille va me faire comprendre ce soir que le Père Noël n’existe pas !
Elle (éclatant de rire) : Mais tu n’arrêtes jamais !
Et là, comme dans les manuels, elle me kinote le bras à plusieurs reprises. J’ai pour la première fois de ma vie sans doute le sentiment de « contrôler » le déroulement des choses. C’est sans doute un sentiment bien vaniteux, et fugace, mais d’une intensité incroyable. Peu importe la caresse, le regard, ou le son du rire féminin que l’on vient de provoquer… Le plaisir, inédit ce soir-là dans son intensité, même après plusieurs mois de game et quelques succès non négligeables, vient du sentiment que les événements, c’est-à-dire les sensations et les sentiments que l’on a provoqués chez une personne que l’on ne connaissait pas il y a moins de 24 heures, s’enchaînent parfaitement et sans effort apparent.
Il est temps de bouger notre corps en rythme au son de la musique.