Chapitre 4 : FIN, hasta la vista baby, ou comment refuser l’escalade des engagements

Les jours qui suivirent (une semaine avant de rappeler, comme d’habitude) me parurent évidemment bien longs et je crus rêver lorsque, le samedi suivant, je la croisais – encore ! – par hasard, rue de Rivoli. L’amie qui l’accompagnait faire du shopping nous laissa rapidement seuls, ce qui me semblait le meilleur des signaux, nous nous mîmes donc à discuter gentiment au milieu de la foule, comme dans une bulle, et j’eus bien du mal à me convaincre de partir premier. Au cours de cette conversation tout ce qu’il y a de plus banale, toujours un peu envoûté par ses yeux mais surtout rendu ivre par la chaleur ambiante et l’absence de déjeuner, je ne remarquai pas tout de suite le drapeau rouge énorme qu’elle sortit de la discussion. Ce drapeau rouge, c’était un gars, qu’elle appela successivement son meilleur ami, puis un copain, puis son meilleur copain, enfin quoi qu’il en soit c’était un homme avec des poils et une paire de couilles qui allait bientôt passer une semaine chez elle, et ça ce n’était pas très bon pour mes affaires.

Alors qu’il était clair comme le jour que ce gars ne venait certainement pas de l’étranger, tout seul, dormir chez elle, pour une semaine complète, sans avoir été intime auparavant, je continuais sur ma lancée d’escalade des engagements à penser que tous les feux étaient verts. Ou presque. Ce faisant, j’occultais vaguement un petit détail : elle m’avait appris que son ex - car à la réflexion c’était probablement son ex qu’elle avait pensé à plaquer à cause de la distance mais qui finalement résiste encore - avait dorénavant à nouveau portes ouvertes dans son petit studio. Et mon petit doigt me dit qu’il n’allait pas dormir une semaine sur le canapé.

Naïvement, donc, j’appelais quelques jours plus tard pour fixer notre deuxième rendez-vous dans un endroit mystérieux qu’elle était censée découvrir sur place. Et comme par hasard, ce soir-là, au téléphone, je tombais sur une porte de prison.

E : Ah mais lundi j’ai rendez-vous avec des amis, mardi je sors tard de l’école, et après à partir de mercredi j’ai le critérium de basket jusqu’au samedi, et la semaine d’après il y a mon ami qui vient.
M : Ah d’accord. Et tu fais quoi le 15 août 2008 ?

Ce soir-là il fallut bien se rendre à l’évidence : aussi disponible et intéressée qu’elle fût au début, son ex avait manifestement un droit de séniorité. Alors bien sûr, à long terme, c’est un « dead man walking ». Évidemment que lorsqu’une fille accepte un rendez-vous qui est clairement un « rendez-vous », avec un mec rencontré 10 jours avant, qu’elle s’habille de son mieux, le harcèle de questions personnelles, se laisse inviter pour tout, et a les yeux qui brillent pendant toute la soirée, c’est que son mec est sur un siège éjectable. Une fille ferait-elle ça à l’homme de sa vie ? Non, bien sûr que non. Son mec, son ex, ou appelons-le comme on veut, est déjà mort mais il ne le sais pas encore. Comme dans Ken ! Alors où est le problème ?

Le problème, c’est que son mec, même mort, marche encore, et nul ne sait où et quand il va tomber. Une semaine elle fait la difficile avec moi, puis elle accepte le rendez-vous et se montre ravie, puis elle annule à nouveau. Et bien sûr, pendant ce temps elle doit faire de même avec le pingouin de l’autre pays, qui court après elle comme un chat après une bobine de fil qu’on agite.

Il y a encore quelques années, j’aurais attendu, patiemment, que le mec finisse par tomber. J’aurais persévéré. Je me serais montré patient. Elle aurait finalement accepté un autre rendez-vous, puis refusé le suivant, et puis ainsi de suite. Et au final il se serait passé quoi ? Au mieux je serais devenu le « rebound guy », celui qui sert à essuyer les plâtres du précédent avant de passer réellement à la suite. Non, merci. Au pire, elle aurait fini par m’expliquer qu’elle préfère qu’on reste amis. Non, merci. Ou bien elle n’aurait tout simplement plus décroché. Non, merci.

Oh, je vous entends d’ici : mon scénario (pessimiste) ne repose sur rien, elle était peut-être vraiment occupée, ce n’était peut-être qu’un simple ami, etc. Moi aussi j’ai essayé de m’en convaincre. Alors pendant la fameuse semaine avec l’ »ami», j’ai appelé une dernière fois. Comme par hasard, elle n’a pas décroché et m’a rappelé une heure plus tard, seule, comme par hasard. Et puis elle s’est montrée nerveuse, comme par hasard. Alors j’ai ironisé, évidemment, sur la semaine magique qu’elle devait être en train de passer, et comme par hasard elle a accepté un rendez-vous une fois son copain parti. Elle l’a accepté sèchement, limite de mauvaise humeur, comme le font les filles qui trompent leur copain et dont l’instinct est en contradiction avec la raison (j’ai été de tous les côtés de la situation, je sais).

Comme je vous l’ai dit, j’ai passé l’âge de foncer dans les histoires tordues, les simples finissent déjà par se compliquer toutes seules. Après avoir raccroché, j’ai envoyé un sms, il faut bien que ça serve de temps en temps ces choses-là. Puis, avec quand même un petit pincement au cœur, j’ai effacé son numéro.

Finalement je n’ai plus envie de venir. Tu es de trop mauvaise humeur. Salut. Spike.

Je n’ai plus jamais entendu parler d’elle.



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    5 commentaires »

    1. Avant tout, Bravo!
      A mon avis, tu as fauté sur le baisemain… C’est sur que le kissclose parait trop banal, et encore plus dans cette histoire!, mais cela reste un des buts du seducteur!
      Enfin, ca laisse de bons souvenirs…

      Commentaire par pj — 27 mars 2006 @ 20:50

    2. Quel talent pour ecrire!!!! Cette 4e partie ma presque tiré des larmes, tu comprends de suite comment pourrait evoluer votre histoire, c’est impressionant, sans doute l’experience, tu dis avoir passer l’age de ce genre d’histoire tordu mais cela me fait me demander
      Quel age as tu spike

      En tout cas bravo pour une telle maitrise de la langue, ecris un jours un livre sur toutes tes histoires je suis sur que ca ce vendra parfaitement

      Commentaire par Mwu — 2 mai 2006 @ 23:49

    3. Je pense que tu as trop joué le prix , si tu n’avais pas attendu une semaine mais 3 jours pour la rappeler la premiére fois accéléré la vitesse et kissclosé tu aurais pu l’avoir mais je comprends que tu voulais l’avoir dans tes propres termes et pas à l’arrache sous ces conditions

      Commentaire par tizzle — 1 août 2006 @ 10:11

    4. Le baisemain ou le fait qu’il est trop joué le prix n’ont rien changé. “Tu n’es pas comme les autres.”,”tu es une énigme” à mon avis c’était gagné, c’est l’arrivée son copain qui a tout gaché. Bien sûr, Spike, au lieu de lui faire un baisemain, aurait pu l’embrasser, puis apres “tu comprends j’ai encore des sentiments pour mon ex bla bla bla”.
      C’était une séduction rondement menée, mais on a pas tout le temps de la chance dans la vie et tu n’en as pas eu.

      Commentaire par Max — 3 août 2006 @ 0:19

    5. J’ai quatre question qui peuvent parraître idiotes: est-ce que tu as choisi le théâtre parce que tu conaissais un peu de monde, ce qui t’as permi de faire du social-proof, ou bien parce que tu voulais profiter de l’atmosphère si particulière qui existe au téâtre (ou à l’opéra) afin de sublimer ton jeu?
      Si tu n’avais connu personne de la troupe y serais tu quand même allé?
      Le choix de la pièce: comique ou non? Ou alors ça n’a aucune importance?
      Comment étais-tu habillé? Costume ou pas?

      Ca a l’air con ces questions, mais je les pose quand même.

      Commentaire par Panasonix — 6 septembre 2006 @ 23:13

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